Johannes Spinnewijn, Professeur de Sciences Economiques, London School of Economics
Le pourcentage de chômeurs de longue durée et les dépenses liées aux allocations de chômage sont élevés en Belgique par rapport à d'autres pays. Des réformes plus poussées de la politique en matière de chômage (tant en ce qui concerne les allocations que la politique d'activation) semblent nécessaires mais les estimations fautives à l'égard du chômage de longue durée font le jeu du discours politique actuel. Si le gouvernement veut offrir une solide assurance contre le chômage, il doit oser placer les conséquences des facteurs ci-dessous dans la balance.
Les allocations de chômage permettent un transfert de moyens, de la population active aux chômeurs. Entre-temps, cette population active sait également qu'elle est assurée contre une situation de chômage éventuelle. Vous pouvez comparer ce système aux assurances automobiles où chacun paie une prime d'assurance. Même pour les assurés qui n'ont jamais eu un accident, c'était une bonne idée de prendre une assurance. De ce point de vue, une réduction de l'allocation nuit donc à l'assurance, même si, financièrement, elle motive plus le chômeur à chercher du travail. Comme pour tout contrat d'assurance, le gouvernement doit trouver un juste équilibre entre l'assurance d'un risque et une motivation suffisante à éviter ou à réduire ce risque.
Reste à savoir comment le gouvernement intègre sa politique en matière de chômage au discours social ? Aujourd'hui, c'est surtout l'un des moyens pour pouvoir faire face aux économies nécessaires. Il en résulte des prises de position politiques concernant la politique en matière de chômage, qui manquent souvent de nuances. Ainsi, les arguments en faveur d'une limitation des allocations dans le temps s'avèrent présenter des inconvénients qui peuvent également justifier une politique contraire. Cependant, les estimations erronées d'une situation de chômage jouent en la faveur du discours politique actuel.
Un premier argument pour limiter les allocations de chômage dans le temps consiste à dire que le fait de s'attendre à une diminution des allocations pousse les chômeurs à rechercher du travail dès le début de la période de chômage, tandis que la perte d'assurance reste minime. L'inconvénient de cet argument, c'est que les allocations ont précisément la valeur la plus importante lorsqu'une personne n'a toujours pas trouvé de travail adapté après une longue période de chômage. Si une courte période de chômage peut être couverte avec des moyens personnels, ce n'est plus le cas lorsque le chômage est de longue durée. En outre, un chômeur a plus de mal à retrouver du travail après une longue période d'inactivité, quels que soient les efforts déployés. Compte tenu de cet inconvénient, une augmentation des allocations dans le temps devrait même pouvoir être défendue. Après une longue période de chômage, les allocations sont des plus nécessaires et les motivations financières sont moins efficaces.
Sabine Slegers, Secrétaire nationale du syndicat libéral ACLVB
Plus qu’une simple assurance
Le chômage de longue durée et de la limitation dans le temps des allocations de chômage exige plus qu’une simple approche de la technique d’assurance. Car, en cas de « dommages », il y a une perte complète des revenus. C’est l’une des choses les plus difficiles à vivre. Si le gouvernement réduit « l’indemnisation », en l’occurrence l’allocation chômage, alors les gens deviennent dépendants du CPAS. C’est une discussion fondamentale que le gouvernement d’un pays prospère doit mener sur le fond. Souhaite-t-on lâcher complètement les chômeurs, les abandonner littéralement et les expédier tout droit dans la misère ? N’avons-nous pas pris sur ce terrain des engagements au niveau de l’Europe ? Au moins, celui d’aider les chômeurs à trouver un nouvel emploi.
Il y a toutefois des points communs avec l’approche de Spinnewijn. Notre sécurité sociale repose en effet sur la solidarité et l’assurance. Force est de constater qu’une certaine pression s’exerce sur elle. ACLVB demande depuis longtemps sa revalorisation. Un travailleur paie des contributions de sécurité sociale sur sa rémunération perdue non plafonnée. En cas de chômage, l’allocation est en effet limitée. De toute manière, on perd déjà pas mal de choses en cas de chômage. Que peut-on opposer comme objection au fait qu’un chômeur cherche du travail, et des revenus, qui s’alignent autant que possible sur son emploi précédent ? « Qui veut travailler, trouve du travail », a des accents trop populistes. Les organismes régionaux de placement doivent aider à trouver un « emploi approprié ».
Spinnewijn marque un point, tant sur le plan de la technique d’assurance que sur le plan social et humain.
Premièrement, la dégressivité n’est pas logique : plus on reste longtemps au chômage, plus on a besoin d’une allocation élevée pour couvrir le coût de la vie.
Deuxièmement, on doit arrêter de culpabiliser les chômeurs. Bien sûr qu’il faut s’efforcer de trouver un nouvel emploi. Le contrôle sur ces efforts et des sanctions sont d’ailleurs prévus dans la réglementation actuelle. On ferait mieux de se demander pourquoi la grande majorité des chômeurs ne sont pas sanctionnés ? Ça ne tient pas aux efforts. Le résultat de la recherche se fait attendre pour bon nombre de chômeurs.
Quand va-t-on finalement se mettre à la place de l’autre ? Réorientation adaptée, accompagnement et formation, et ceci pour tous les chômeurs ? Que faire de l’attente ? Pourquoi les organismes régionaux de placement font-ils encore des économies sur ce plan ? Qu’en est-il de la responsabilité des employeurs en cas de licenciement collectif et de restructuration ? Et lors de recrutement de chômeurs, surtout des plus âgés (rémunération correcte, pas d’exigences impossibles…) ?
Intervenir d’un côté en réduisant les allocations de chômage après un certain temps, voire même en les limitant complètement, est très facile. De l’autre côté, intervenir semble beaucoup plus difficile. Ce n’est absolument pas juste. Comme si la limitation des allocations dans le temps pour tout le monde mène à l’emploi. Les chômeurs font des efforts, tous ne sont pas des « profiteurs ». Les assertions de Spinnewijn permettent de voir les choses d’une autre manière.
Un deuxième argument présenté aujourd'hui pour limiter les allocations dans le temps joue sur la catégorisation des chômeurs de bonne ou de mauvaise volonté. Les chômeurs qui n'auraient toujours pas repris le travail après une ou deux années ne seraient dans cette situation que parce que les allocations élevées le permettent. Cependant, une baisse des allocations offrirait-elle une solution adéquate ? Ceux qui peuvent travailler mais qui ne le veulent pas et qui profitent donc des allocations sortiront du chômage dès qu'ils perdront leur droit aux allocations. Mais ceux qui restent au chômage après la perte de leur allocation sont des chômeurs involontaires. A nouveau, la limitation dans le temps empêche finalement ceux qui en ont le plus besoin de profiter de l'allocation.
Par conséquent, pour rectifier le débat, nous devons tenir compte non seulement des nuances ci-dessus mais également des attentes des citoyens quant à leurs chances d'être au chômage et de retrouver un emploi, ainsi que de l'importance des actions de recherche. Mon étude montre que lorsque nous demandons à des chômeurs combien de temps il leur faut pour retrouver un emploi, ils sous-estiment nettement cette durée, tant dans les périodes économiquement difficiles que dans les périodes de croissance économique. La sous-estimation d'un risque conduit naturellement à la sous-estimation de la valeur d'une politique qui assure contre ce risque. Les politiciens en jouent peut-être. En effet, les chômeurs qui sous-estiment la durée possible du chômage sont moins effrayés par la perte des allocations en cas de chômage de longue durée. La baisse progressive des allocations ne poussera pas les chômeurs à chercher un travail plus intensivement immédiatement après la perte de leur emploi. De plus, étant donné leurs attentes optimistes, ils seront moins préparés à un chômage de longue durée. De meilleures informations, un meilleur soutien et une politique d'activation adaptée pourraient apporter une aide précieuse en la matière. D'autant plus que les chômeurs qui ont finalement abandonné leurs recherches sous-estiment souvent la valeur ajoutée de ces recherches.
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